La Fleur au fusil

Quel spectacle important et magnifique ! Un de ceux qui ne se contentent pas de raconter une histoire mais qui ouvrent une brèche. Dans le plateau nu, rien. Une chaise, un corps, une petite voix. soudain, une cuisine de banlieue, un studio radio, les rues de Lisbonne, les files d’attente devant la PIDE, les pavés du 25 avril 1974. Tout cela contenu dans un seul acteur, Lionel Cecilio, et dans un prénom : Céleste.

« Tu me l’as jamais dit. Tu me l’as jamais demandé ». La phrase revient comme un reproche doux, adressé à une grand-mère, mais aussi à toute une génération. Comment a-t-on pu taire si longtemps ce pan de l’histoire portugaise – cette Révolution des Œillets, renversement sans bain de sang de la plus longue dictature d’Europe sous le régime de Salazar ? Comment rendre hommage à l’union d’un peuple qui a établi une démocratie sans violences, descendant dans la rue en portant une fleur dans le canon de leur fusil ? Ce soir-là, au cœur de ce seul en scène, j’ai eu la sensation très nette d’assister à quelque chose d’à la fois intime et politique : un geste de réparation.

Une révolution qui commence dans une cuisine

Le spectacle démarre aujourd’hui. Un jeune homme, animateur de radio, portugais d’origine, ne sait plus très bien quoi faire de sa vie, de son vague à l’âme, de cette impression d’être passé à côté de quelque chose. Il vient chez sa grand-mère pour chercher un peu de chaleur, de bons plats et, sans trop le savoir, un sens.

Elle, c’est Céleste. Une grand-mère comme on croit les connaître : truculente, tendre, un peu têtue, ancrée dans les rituels du quotidien. Mais derrière la mémé aux proverbes populaires, il y a une jeune femme d’autrefois, ardente, engagée, qui a participé à la Révolution des Œillets au péril de sa vie.

L’idée du spectacle, Lionel me l’a confiée en coulisse : il découvre un jour, sur les réseaux sociaux, des images de cette révolution dont il ne sait presque rien – lui qui est pourtant portugais d’origine. Intrigué, il interroge sa propre grand-mère. Et là, choc : non seulement elle a vécu cette période, mais elle ne lui en avait jamais parlé. Comble du hasard, elle s’appelle elle aussi Céleste.

De ce silence est née la première impulsion : raconter la transmission grand-mère / petit-fils, ce qu’on dit, ce qu’on tait, ce qui se perd. Lionel écrit alors énormément, fouille la mémoire familiale, travaille la matière intime. Puis il décide d’élargir : remettre cette histoire personnelle à hauteur d’un peuple. C’était sans compter sur l’aide de Jean-Philippe Daguerre qui l’a aidé à structurer ce flot d’écriture et trouver la juste ligne entre récit intime et fresque historique.

Le dispositif dramatique est d’une simplicité très efficace : à partir des questions du petit-fils, la mémoire de Céleste s’ouvre. Les années Salazar, la peur, la police politique (la PIDE), les guerres coloniales en Afrique, les disparitions, la clandestinité… jusqu’à ce 25 avril 1974 où des militaires déposent des œillets au bout de leurs fusils et refusent de tirer.

Ce qui m’a touchée, c’est que la pièce ne se pose jamais en leçon d’histoire. L’Histoire, la grande, passe par les gestes les plus simples : une casserole qu’on couvre trop vite, une fenêtre qu’on ferme quand la radio grésille, une porte sur laquelle on frappe un peu trop tard.

Le texte : une mémoire qui parle à la première personne

Lionel Cecilio a signé lui-même l’écriture du spectacle. Sans jargon, sans surplomb, il rappelle l’essentiel avec une grande clarté historique : près de quarante ans de dictature, une police politique omniprésente, des jeunes hommes envoyés de force combattre en Angola ou au Mozambique, un pays étouffé par la peur. Tout cela est tissé dans le récit de Céleste et de sa fratrie, de leurs petites ruses, de leurs grandes colères.

La pièce est d’une musicalité infinie. Le français et le portugais se mêlent avec une évidence rare et c’est complètement envoutant ! Quelques phrases surgissent dans la langue d’origine – elles ne sont pas toujours traduites, et ce n’est pas grave : on comprend par le ton, par le corps. La langue portugaise devient presque une berceuse de résistance, un refuge autant qu’une arme.

Não hei-de morrer sem saber qual a cor da liberdade

Jorge de Sena

J’ai adoré le renfort de l’humour pour aborder des sujets graves (la torture, la peur, le combat pour la liberté), une habileté utile pour transmettre à un public, notre génération, le sens de ce combat et éveiller notre intérêt pour des évènements historiques passés et loin de chez nous.

Là où on pourrait attendre seulement la gravité, le texte s’autorise des respirations, des répliques pleines de tendresse, des situations presque burlesques – on pense à certaines scènes d’organisation clandestine qui ressemblent à des réunions de famille un peu bordéliques. Cet humour discret empêche le pathos envers une période de l’histoire,  pourtant horrible et insupportable, et rend la résistance profondément humaine.

On sent, derrière ce texte, l’auteur qui veut rendre justice sans sanctifier, remettre la révolution à hauteur de visages, de voix, de peurs très concrètes. Et surtout : faire résonner cette histoire avec le présent. Quand Lionel écrit et joue cette révolte contre le fascisme, c’est aussi à nos inquiétudes d’aujourd’hui qu’il parle – à ces frémissements inquiétants où l’on voit revenir certains discours autoritaires.

Un acteur-monde : Lionel Cecilio au centre du plateau

La performance de Lionel Cecilio est impressionnante. À lui seul, il incarne tous les personnages sans jamais nous perdre : Céleste âgée et jeune, son petit-fils, son frère Chico, son amoureux Zé mais aussi la police du régime de Salazar usant de manière fréquente de la torture et bien d’autres, plus hauts en couleur les uns que les autre.

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Lionel fait exister les corps absents. Ce ne sont jamais des caricatures, même quand les accents sont marqués : chaque figure garde sa dignité, son grain.

Lorsqu’il devient la grand-mère, c’est tout le tempo du corps qui change : le bassin s’alourdit, la démarche se raccourcit, les mains se posent sur la table, sur les hanches. Mais ce n’est pas le cliché de “la mamie” : Céleste a du mordant, de la colère, une lucidité serrée. On sent la jeune femme qu’elle a été, comme si l’acteur la laissait affleurer sous la peau ridée.

Lionel fait, tout en même temps, exister l’urgence des jeunes gens. Les frères, les amis, les groupes d’opposants sont joués avec une énergie vibrante. Lionel a ce don rare de faire entendre le collectif à partir d’un seul corps : un pivot, un regard échangé, une rumeur qu’il laisse monter dans sa voix suffisent à créer la sensation d’une foule.

Finalement le personnage du petit fils n’est qu’un prétexte mais qui dit aussi un prétexte la fragilité très actuelle de notre génération qui doute, qui se sent souvent impuissante face au chaos du monde. Lionel lui donne une douceur un peu désorientée, quelque chose d’émouvant dans la manière de recevoir, enfin, ce récit dont il ignore tout.

Cette interprétation magistrale n’est à mon sens pas une simple démonstration de virtuosité, mais pour moi, il y a chez Lionel, une disponibilité totale au texte et au public. On comprend pourquoi, dès Avignon 2024, le bouche-à-oreille l’a consacré comme l’une des révélations du festival Off, avec des salles jouant à guichet fermé.

La mise en scène de Jean-Philippe Daguerre : l’art du presque rien

Jean-Philippe Daguerre connaît bien l’art d’écrire l’Histoire à partir d’un plateau presque nu – on pense à Adieu Monsieur Haffmann ou au travail du Grenier de Babouchka, dont La fleur au fusil est l’une des nouvelles créations contemporaines.

Ici, il choisit une mise en scène minimaliste : une chaise, un espace, quelques variations lumineuses, un dessin sonore discret. Pas de décor naturaliste, pas de reconstitution. Ce minimalisme, loin d’appauvrir le récit, le concentre. La chaise devient tour à tour siège de cuisine, banc de rue, fauteuil du studio radio, marche d’escalier improvisée pour épier ce qui se trame dehors. La lumière creuse l’espace : blanche et directe dans le présent, plus basse et chaude dès que la mémoire bascule vers les années 70, presque crue dans les scènes de peur. Le rythme est extrêmement travaillé : alternance de blocs narratifs denses, de silences, de ruptures comiques.

Je retrouve ici ce qui fait la patte de Daguerre : une direction d’acteur au cordeau, un rapport au public frontal mais jamais agressif, et une confiance profonde dans la puissance du jeu plutôt que dans la machinerie. La Révolution est racontée sans effets spéciaux, ce qui la rend, paradoxalement, encore plus spectaculaire : tout se passe dans l’imaginaire du spectateur.

Un tournant dans le parcours de Lionel Cecilio

Pour mesurer ce que représente La fleur au fusil dans la trajectoire de Lionel Cecilio, il faut remonter un peu en arrière. On l’a vu dans des comédies populaires, dans des créations jeune public (Aladin, au Palais-Royal), dans des séries télé (Nos chers voisinsScènes de ménage), et on a entendu sa voix dans des productions d’animation comme Voltron pour DreamWorks.

Mais c’est surtout avec ses seuls en scène d’auteur qu’il construit une identité artistique singulière. En 2015-2016, il crée Voyage dans les mémoires d’un fou, déjà un texte très personnel, joué notamment au Théâtre Pixel, aux Déchargeurs puis au Festival d’Avignon Off. On y sentait déjà son goût pour les galeries de personnages, pour l’exploration de la mémoire, de la solitude, des failles humaines.

La fleur au fusil s’inscrit clairement dans la continuité et le dépassement de ce travail : déjà parce qu’il reste dans ce format exigeant du seul en scène, où l’acteur est à la fois conteur, chœur et protagoniste. Et ensuite parce que le spectacle relie enfin son travail à son héritage familial et politique. Ce n’est plus seulement un voyage dans une mémoire fictive : c’est un retour aux sources, à la langue, aux silences de sa propre famille.

En choisissant de raconter la Révolution des Œillets aujourd’hui, il inscrit son théâtre dans une réflexion claire sur la démocratie, les dérives autoritaires, la nécessité de la vigilance citoyenne. Le trajet de Lionel – découvrir sur les réseaux sociaux un pan de son histoire, interroger sa grand-mère, réaliser que son propre prénom de scène croise celui de Céleste – devient le moteur d’un spectacle qui parle aussi aux enfants d’immigrés, à celles et ceux qui ont grandi entre deux pays et deux silences.

Sa manière de “traverser” les personnages, de laisser la langue et le corps se transformer, convoque les morts, les absents, où l’on redonne corps à un peuple et le propulse clairement dans la catégorie des auteurs-interprètes sur lesquels il va falloir compter.

Transmission, aujourd’hui

Ce qui reste, en sortant du théâtre, ce n’est pas seulement la beauté d’un récit ou la précision d’un jeu : c’est une question qui continue de gratter.

Qu’est-ce que nos grands-parents ne nous ont jamais raconté ? Quelles histoires de luttes, de peurs, d’espoirs, dorment encore dans leurs cuisines, leurs tiroirs, leurs accents ? En faisant parler Céleste, Lionel Cecilio fait plus qu’un geste d’hommage : il nous met au pied du mur. Il nous rappelle qu’une démocratie ne tient pas seulement par des institutions, mais par des voix qui continuent de parler, de raconter, de prévenir.

Dans un moment où l’on sent, partout en Europe, les crispations identitaires et les tentations autoritaires, entendre une révolution “gagnée avec des fleurs” n’a rien de naïf. C’est au contraire d’une force considérable.

J’ai évidemment adoré La fleur au fusil qui est, pour moi, un de ces spectacles qui prolongent le théâtre au-delà du théâtre : on a envie, en rentrant chez soi, d’appeler sa grand-mère, de relire l’histoire du Portugal, de regarder différemment ces pays qu’on croit connaître de loin. Et, surtout, de ne plus laisser ces phrases-là en suspens : « Tu me l’as jamais dit. Tu me l’as jamais demandé »

À voir, à revoir, et à faire circuler !

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